Le travail, non merci !
EAN13
9782915879858
ISBN
978-2-915879-85-8
Éditeur
Les petits matins
Date de publication
Collection
ESSAIS (26)
Nombre de pages
209
Dimensions
20 x 13 x 0 cm
Poids
248 g
Langue
français
Code dewey
331.0944
Fiches UNIMARC
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Le travail, non merci !

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LE TRAVAIL, NON MERCI !

Extraits de trois portraits

Pierre l’artiste et son baby-foot

À Montreuil (93), Pierre se réveille vers la fin de la matinée. Ou plutôt se fait tirer du lit par la sonnerie insistante à la porte d’entrée du hangar qu’il a transformé en lieu de travail et de vie, comme à peu près tout le monde dans cette arrière-cour investie par une dizaine de personnes, plus ou moins artistes, dont au moins un architecte et un DJ de renom.

Outre ce rendez-vous, fixé de longue date, il n’a rien à faire de la journée, en tout cas rien de ce qui relève de près ou de loin de la notion de « travail ». Il vide une bouteille de soda glacé en guise de petit-déjeuner et allume sa première cigarette roulée, assis en pyjama sur la terrasse de « l’atelier », en clignant des yeux face au soleil.

La veille, s’excuse-t-il, il accueillait chez lui une bande de joyeux drilles pour une de ces soirées qui ont fait sa réputation dans le quartier. Tournoi de baby-foot, avec bière et pizzas (participation de trois à cinq euros selon le nombre de participants), pendant que passait à la télévision un match de la Ligue des champions de football. « Le bonheur avec peu de chose, et sans sortir de chez soi », résume-t-il.

« Pierre M » est son nom d’artiste. Âgé de 44 ans, il est en réalité touche-à-tout, boulimique d’expériences intenses et sans cesse renouvelées. Publicitaire, musicien et compositeur, créateur de sites Internet, il se décrit avant tout comme un fêtard.

Son baby-foot trône au milieu du salon avec, au-dessus, l’emblème (quelque peu inspiré d’un célèbre club de football madrilène) du Real de Montreuil, le club dont il est le fondateur et le principal animateur. Il regroupe une dizaine de membres réguliers qui se retrouvent pour des tournois bien arrosés, que l’on peut retrouver en images, sons et textes sur un site web créé pour l’occasion.

Ces informaticiens, graphistes, musiciens, journalistes pigistes et autres créatifs ont beaucoup de temps libre, et le même désir d’en profiter au maximum. Toujours avec les moyens du bord. Ce ne sont pas des adolescents, mais des hommes et des femmes dont la moyenne d’âge dépasse largement la trentaine.

Entreprise ludique, ce club de baby-foot n’est pourtant pas dénué d’un sens plus profond. « Nous sommes un peu revenus de tout. Des jeux virtuels, de la communication par e-mails et messagerie instantanée, des contrats à 100 000 balles, des voyages et des substances illicites… Grâce au baby, nous retrouvons des joies et des émotions simples, une convivialité perdue, et puis, surtout, nous sommes de nouveau maîtres de notre temps. Si la soirée s’éternise, si on prend du plaisir à être ensemble, alors nous sommes partis jusqu’au bout de la nuit. Personne ici ne se fera de souci pour les conséquences le lendemain. » Un retour vers l’âge d’or de l’adolescence, en somme.

[…] Après avoir échoué au bac, Pierre se fait embaucher « au culot » comme moniteur de ski au Club Méditerranée. […] Il y développe ce qu’il considère son meilleur talent : l’écriture, sous formes de petits textes poétiques, à la manière d’Arthur Rimbaud… Un talent que Pierre va mettre à contribution au sein d’une agence de publicité parisienne où il fait du marketing direct. C’est la seule période de sa vie où, durant quelques années, il occupe un emploi salarié, qu’il exerce de toute manière à « sa façon », c’est-à-dire en faisant tout à la dernière minute. « J’ai rapidement compris que je pouvais me faire en quelques jours suffisamment d’argent pour vivre un mois entier », raconte-t-il.

Alors pourquoi ne pas devenir indépendant ? D’autant plus qu’ainsi il pourra se consacrer autant qu’il le souhaite à la fréquentation de ses amis peintres, les « Charbonniers », à son groupe de rock, et, bien évidemment, à faire la fête. « Depuis, mon existence a été liée à des lieux de vie et de fête plutôt qu’à des boulots. C’est ainsi que j’ai atterri dans cet atelier, qui ne me coûte pratiquement rien, point de ralliement des membres du Real de Montreuil et de nombreuses autres initiatives. »

« Plutôt artisan qu’artiste », Pierre affirme avoir toujours pu gagner suffisamment sa vie pour vivre comme il le désire. Avec ses mots, cela donne : « Bosser de temps en temps à gauche à droite, et le reste du temps manger des merguez avec mes potes, tout en faisant des œuvres d’art qui vont changer le monde. » Mais concrètement, comment se débrouille-t-il ? À cette question, son personnage s’anime, voire se métamorphose. Le voilà qui parle en patron d’une PME. « En fait, vous êtes ici dans les locaux d’une société d’informatique. Le salon, devant la télé et le baby-foot, c’est la salle de réception ; la chambre à coucher, mon bureau ; et la pièce d’à côté, celui d’un programmeur. » C’est aussi, accessoirement la chambre de sa fille, lorsqu’elle vient en visite. La compagne de Pierre est son second employé.

[…] Pierre bosse peu et se contente de peu : il avoue vivre avec guère plus de 500 euros par mois. Il aime se prélasser au lit, dort autant qu’il en a envie et se réveille toujours sans stress, contraintes ni angoisses. Il admet que son système n’est pas tout à fait catholique et que, à grande échelle, il ne pourrait pas fonctionner. « Cela marche uniquement quand on est son propre patron. »

Mais il a cette certitude – cette conviction – que la vie mérite d’être vécue pleinement. « Quand j’entends des amis dire qu’ils attendent la retraite pour faire ceci ou cela, cela m’énerve. Avec quelle force, quel corps, quel esprit ? C’est maintenant qu’il faut tout faire. »

Luc, père au foyer sans complexes

C’est tout naturellement que Luc est devenu père au foyer. « Je venais de démissionner d’un poste de responsable d’atelier d’insertion dans les espaces verts, et j’envisageais une reconversion professionnelle », raconte-il. Nous sommes alors en 1990, près de Chambéry, en Savoie. Luc a travaillé pendant sept ans dans cette association d’insertion, après avoir obtenu un brevet de technicien « jardins et espaces verts », vers lequel il a été orienté sans trop avoir le choix, car il n’était « pas très bon élève ».

« Au bout de sept ans, j’ai trouvé mon boulot moins intéressant qu’au début, j’étais moins motivé, j’avais l’impression de tourner un peu en rond. Alors j’ai voulu changer. Je me disais que je pouvais peut-être travailler dans la photo. » En attendant, Luc se retrouve à la maison, et s’occupe régulièrement de ses trois filles, dont la dernière, Perrine, a alors deux ans. « Les deux aînées étaient déjà à l’école, mais j’allais les chercher à la sortie des cours. Je m’occupais de leurs devoirs, mais aussi des courses, du ménage. »

Et finalement, cette vie-là lui plaît bien. Du coup, il ne fait « pas vraiment tout ce qu’il faut pour la reconversion professionnelle ». « Au début je cherchais du boulot. Puis, à un moment, je me suis dit que je n’allais plus travailler, que je préférais m’occuper de mes filles et avoir du temps libre ».

Le choix est concerté avec sa femme, bien sûr, elle-même psychomotricienne dans une institution spécialisée. « On en a beaucoup discuté. Mais au final il s’est avéré qu’elle y trouvait son compte, elle aussi, car cela allégeait beaucoup ce qu’elle avait à faire en dehors du boulot. Je faisais tout à la maison, j’accompagnais les filles pour leurs activités extrascolaires, etc. Finalement, ça s’est avéré pratique. C’était juste une façon différente de vivre. »

Bien sûr financièrement, tout n’est pas aussi confortable que si le foyer vivait avec deux salaires. Il faut se serrer un peu la ceinture, faire attention à ses dépenses, restreindre sa consommation. Mais pour Luc, le jeu en vaut la chandelle. Cela lui permet d’accompagner les sorties ski de fond de l’école de ses filles, de faire de la montagne deux fois par semaine, « seul ou avec des amis qui prennent un jour de congé pour l’occasion », d’aller au musée, au cinéma, voir des expositions. Il s’engage aussi dans des activités bénévoles, dans une association de protection de la nature, ou pour tenir des permanences à la bibliothèque de la maison d’arrêt.

Aujourd’hui, ses filles ne vivent plus à la maison. « On en a quand même encore deux qui sont étudiantes e...
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